« Bonnes Bonnes » : un baume théâtral pour guérir des blessures du racisme anti-asiatique - New Canadian Media
Une femme joue dans la pièce Bonnes Bonnes de Sophie Gee,
Pour une scène de la pièce, Sophie Gee explique s’être inspirée d’un rituel traditionnel du Sud de la Chine, appelé Da Siu Yan. Crédit : Svetla Atanasova & Meilie Ng
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« Bonnes Bonnes » : un baume théâtral pour guérir des blessures du racisme anti-asiatique

« Comment se pardonner du racisme que l’on s’est soi-même affligé? », questionne la metteuse en scène sino-canadienne Sophie Gee dans sa prochaine pièce.

La nouvelle création de la metteuse en scène sino-canadienne, Sophie Gee, n’est pas restée inaperçue. Sélectionnée en juin pour une subvention offerte par la Fondation Cole, Mme Gee a également reçu le soutien du Conseil des arts du Canada et de Montréal pour la mise en scène de sa nouvelle création intitulée Bonnes Bonnes

Représentée du 11 au 22 avril 2023 au Théâtre Aux Écuries à Montréal, la pièce se basera sur le classique français Les Bonnes de Jean Genet. Le spectacle suivra trois amis dans l’évolution de leurs sentiments quant à leur identité chinoise, passant de la honte à la fierté puis à l’inquiétude face au pouvoir grandissant de la Chine. 

Photo de la metteuse en scène sino-canadienne, Sophie Gee
La metteuse en scène sino-canadienne Sophie Gee. Crédit : Jeremy Cabrera

Une vengeance au goût d’ail

« Mes parents ont immigré au Canada dans les années 70. Ils faisaient partie de la diaspora chinoise en Malaisie : avant eux, mes grands-parents avaient quitté le sud de la Chine pour aller en Malaisie afin de construire une vie meilleure », résume Mme Gee à propos de son héritage. 

Avant de vivre à Montréal, la metteuse en scène a passé son enfance sur les plaines albertaines. Mais grandir asiatique dans un monde blanc n’a pas toujours été facile. Victime de racisme, elle dit avoir tenté de cacher ses origines chinoises à l’école pour se fondre dans la masse. « On se moquait, par exemple, de la nourriture chinoise que j’apportais à l’école. On me disait que c’était dégoûtant. Alors j’ai fini par demander à ma mère de me faire des sandwiches », se souvient-elle. 

Elle explique que le rejet de son identité chinoise l’a amené à accumuler beaucoup de colère, surtout envers elle-même. À travers Bonnes Bonnes, c’est cette fureur qu’elle a souhaité faire ressortir. « J’ai ce sentiment qu’il y a un enfant en colère à l’intérieur de moi qui veut se venger. Je voulais donc explorer comment faire face à ce sentiment de rage », confie-t-elle.

Et l’une de ses « vendettas » a l’odeur d’ail! Alors que durant le spectacle les trois protagonistes cuisinent devant les spectacteurs un chili, l’artiste explique qu’elle voulait « remplir un espace blanc – un théâtre français – d’une odeur de nourriture chinoise ». Un véritable pied de nez aux moqueries subies durant son enfance.

Critique du pouvoir chinois

Le thème de vengeance se poursuit à travers les discussions des trois personnages sur le pouvoir grandissant de la Chine. Alors que dans la pièce originale de Jean Genet, les bonnes complotent l’assassinat de leur maîtresse, les trois protagonistes de la pièce réalisent que rien ne sert de la tuer car elles deviennent elles-mêmes la nouvelle patronne. Une métaphore ingénieuse pour la transformation du statut de la Chine, passant de colonie à grande puissance économique.

Une scène du film Crazy Rich Asians, évoquée dans la pièce, incarne parfaitement ce revirement de situation : une famille chinoise arrive dans un hôtel de luxe à Londres. Le manager, raciste, les envoie « balader » mais  réalise ensuite que la mère est en fait la nouvelle propriétaire de l’hôtel. « Sur Youtube vous verrez beaucoup de personnes [chinoises] commenter à quel point cette scène est satisfaisante », déclare Mme Gee.

L’artiste montréalaise explique que Bonnes Bonnes fait écho à son tiraillement intérieur face au pouvoir grandissant de la Chine. D’un côté, cela satisfait son désir de revanche mais de l’autre elle s’en inquiète. Elle souligne l’importance de réévaluer la toute puissancechinoise, et d’un même mouvement, le système capitaliste sur lequel elle est désormais basée.

« Le capitalisme comme revanche du racisme, est-ce vraiment une bonne chose? », interroge-t-elle. « Je ne veux pas être le prochain colonisateur. Peu importe qui est au sommet, vous avez toujours ce système basé sur l’exploitation. C’est vraiment ce que je voulais remettre en question dans ma pièce », fait-elle remarquer. 

Racisme intériorisé

Dans une des scènes de la pièce, Mme Gee frappe de sa chaussure le livre Mange, Prie, Aime – allégorie de la femme blanche. Elle explique en fait s’être inspirée d’un rituel traditionnel du Sud de la Chine, appelé Da Siu Yan.

« Si quelqu’un a une mauvaise influence sur vous, vous allez dans une certaine région, [Guangdong], et vous donnez le nom de la personne qui vous fait du mal et une dame frappe son nom avec une chaussure et chante une malédiction », explique l’artiste montréalaise.

Dans sa pièce, elle finit par se frapper elle-même avec la chaussure. La metteuse en scène explique que c’est un moyen de symboliser le racisme intériorisé dont elle a souffert. « Ce que les gens m’ont fait, je me l’ai aussi fait à moi-même », livre-t-elle au New Canadian Media.

Pendant son enfance, « ce mécanisme de survie » s’est notamment traduit par du racisme envers les membres de sa propre communauté. « Quand d’autres personnes à l’école se moquaient des accents asiatiques, je rirais aussi parce que je voulais faire partie du groupe », illustre-t-elle. « Au final, j’ai fini par me dire qu’à part mon apparence, j’étais totalement blanche. Mais c’était rejeter toute une partie de moi-même », confie-t-elle.

Mme Gee note que si le racisme anti-asiatique continue toujours d’être un fléau, la situation est bien meilleure aujourd’hui, notamment de par une meilleure représentation des personnes asiatique dans le monde du cinéma et des Arts. « Il y a plus d’espace pour les enfants d’immigrés maintenant qu’avant. Ils n’ont plus besoin d’avoir honte de ce qu’ils sont. Ils devraient conserver leur culture et en être fiers », conclut la metteuse en scène avec émotion.

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About the author

Après l’obtention d’un Baccalauréat en Science Politique, Daphné commence sa carrière en journalisme dans son pays natal, la Suisse. Elle décide ensuite d’immigrer à Vancouver – territoires non-cédés des Nations Musqueam, Squamish et Tsleil-Waututh. Avant de prêter sa plume au New Canadian Media, elle a écrit régulièrement pour le journal bilingue La/The Source. Soif d’apprendre, Daphné a été récemment sélectionnée pour une Maîtrise en Journalisme à l’Université de Colombie-Britannique qu’elle commencera en septembre 2022. Elle se passionne pour les enjeux de justice sociale, en particulier lorsqu’il s’agit des personnes réfugiées et des communautés autochtones et 2LGBTQ+.

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